Pour son septième album, Cat Power a retrouvé ses racines géorgiennes, en enregistrant à Memphis, avec les musiciens de la légendaire épopée soul locale des années 70. 'The Greatest', s'il ne cède pas un pouce de cette mélancolie à fleur de peau qui habite la voix chaude et fragile de la chanteuse, s'offre néanmoins une bouffée d'air pur, un épisode moins orageux que les précédents, mais source (et fruit) d'une émotion toujours aussi intacte.
Avec cette dernière production, Cat Power quitte un peu plus sa peau de louve solitaire et laisse un peu le jour pénetrer dans son univers si intime, si introspectif qu'il semblait jusque là presque indécent de le partager. Pourtant, impossible, de ne pas frémir à l'écoute de cette voix au bord de la félure, mais qu'aucun artifice ne vient parasiter, une voix faite pour le dépouillement, la nudité, que rien n'habille mieux qu'un simple piano ou la discrète réverbe d'un haut parleur branché sur une guitare.
L'univers des premiers albums était brut, presque austère ('Dear Sir', 'What would the Community Think'). Mais depuis les premières ballades folks chantées tête baissée, voix maladroite, Chan Marshall n'a eu de cesse de s'affirmer, de calmer les monstres qui se dressaient dans l'ombre, comme si elle voulait rendre son spleen acceptable, sortir la tête de l'eau et ne plus être cette créature fragile et boulversante qu'on croise dans sa discothèque quand on a envie de pleurer un bon coup.
Si Chan Marshall, dans 'The Greatest', ne délaisse pas tout à fait les sphères désolées qui tapissent en toile de fond son univers, elle se paye le luxe d'une production hyper soignée, - les musiciens d'Al Green, rescapés du Memphis sound. En cela, Cat Power élargit considérablement le rayonnement de ses chansons, sans pour autant tomber dans les stéréotypes des productions actuelles. Il faut dire que l'univers soul des années 70 convient très bien à la chanteuse, déjà très marquée par ses origines "sudistes", qu'on retrouve dans l'esprit folk américain, voire country des disques précédents. Là, le prestige de la formation mythique qui l'accompagne donne aux arrangements une dimension lumineuse, élégante, mais en même temps très discrète qui agit sur la chanteuse comme le fait sur une femme une robe coupée à merveille, mais qui a l'élégance de la sobriété.
Les cuivres sont dosés à la saupoudreuse, quelques violons amènent leur lots de mélancolie feutrée, la section rythmique est impeccable de souplesse et d'élasticité soul...Au final, les arrangements laissent toute leur place à la qualité du timbre de la voix et à l'intensité des mélodies amenées par Chan, qui du coup, se retrouve véritablement transportée, illuminée par cette nouvelle donne musicale.
Découvrir Cat Power à la lumière du jour, c'est prendre part à la naissance d'une étoile, à la métamorphose de Cendrillon en princesse, chacun trouvera sa comparaison (les plus niaises seront récompensées), en tout cas, c'est un peu assister à quelque chose dont on soupçonnait l'existence, et dont on découvre, boulversés, la réalité.
greg