Forte d'une popularité acquise avec l'âge, la Route du Rock s'est offert cette année le luxe de la confidentialité. C'est dans une ambiance presque cosy, loin des grandes marées humaines estivales que s'est déroulée la première collection hiver. Pas de ténors donc, mais une programmation pointue, (voire risquée pour certains noms), et le charme des petites salles où l'on est à l'abri des intempéries... Récit d'un samedi soir qui, qui sous de timides auspices, a finalement révélé un taux élevé d'adrénaline...
Venir à Saint Malo pour la Route du Rock en hiver bouscule quelque peu les habitudes des routards du rock estivaux... Évidemment, laissons tomber l'idée d'arborer fièrement nos nouvelles tongs sur la plage, cela va de soit. Pour le reste, c'est somme toute la même chose : la certitude de voir ce qu'on ne voit pas forcément ailleurs, la déception ou la magie des premières fois, et le charme d'une ville et de ses alentours, qu'on retrouve avec joie sous le soleil, ou qu'il tombe des tonneaux que ce soit l'été, lors des siestes musicales, les oreilles bercées par les concerts qui ont lieu sur les plages Malouines ou l'hiver (on ne parle évidemment pas du pittoresque parking de l'omnibus, salle dans laquelle avaient lieu les concerts en soirée). Traversée de port en fin d'après-midi... un coup d'oeil pour la fête foraine désuète qui tente de faire luire ses feux sous la grise bruine d'hiver, avant d'aller s'enfermer dans le Palais du Grand Large qui borde la digue.
Trèves de rêveries. A l'affiche de ce Palais du Grand Large, en ce gris samedi : Villeneuve, formation parisienne montée autour du jeune homme du même nom, et de Mélanie Pain, moitié vocale de Nouvelle Vague, qui quitte ainsi les déhanchés chaloupés de la bossa d'ascenseur pour ceux, plus toniques et binaires de la « pop ». Restons dans le générique pour caractériser le style musical du groupe, car, en adepte du grand écart, Villeneuve n'appartient vraiment à aucune famille musicale. Si les orchestrations sont impeccables, les mélodies travaillées au scalpel, l'impression générale, à l'écoute du set, reste assez déroutante : tantôt léger comme les Byrds, tantôt dissonant comme Mogwaï, tantôt neurasthénique comme Elysian Fields,Villeneuve et ses amis semblent changer d'humeur à chaque chanson : une promenade dont on a du mal à se souvenir tellement les recoins et les méandres empruntés ont brouillé les cartes. Villeneuve, très scolaire, a du mal à casser la glace, il s'applique, et si ses chansons sont cuisinées dans le respect des
règles fondamentales de la pop music, lorsque ça mijote, c'est à feu suffisamment doux pour ne pas que la marmite déborde. Au final, c'est bon, mais on cherche l'accident, celui né de l'oubli des recettes originelles, et qui donne les plats les plus savoureux.
Passé ce moment très (trop!) confortable, l'arrivée des Nits sur scène a quelque peu mis en alerte nos terminaisons nerveuses. Non que les Néérlandais aient monté le volume, c'est même l'inverse qui s'est produit. Arrivant sur scène comme on s'installe chez de vieux amis, les Nits ont entamé leur set par une première partie « unplugged », dans une décontraction et une bonhomie qui faisait réellement plaisir à voir. ils faut dire que plus de 30 années passées sur scène et en studio ont aguerri le trio le plus mythique de la pop néérlandaise. Vétérans parmi les vétérans, ils devaient déjà monter sur scène lorsque la plupart des groupes présents ce soir-là s'initiaient à la musique avec leurs premiers hochets, et ressemblent aujourd'hui plus à des pères de famille respectables (ils le sont certainement!) qu'à des étoiles de la scène. Ceci n'ôte en rien leur charisme et s'ils ne se réfugient pas derrière d'artificielles poses, c'est qu'ils n'en ont nul besoin. Francs du collier, les Nits sont inclassables, baroques et sans complexes, mais capables du meilleur. Faisant preuve d'une finesse incroyable, ils font partie du cercle très rare des songwriters les plus réjouissants. Lunaires, sobres, ils illuminent l'espace de leur style si particulier : pas si simple que ça, mais jamais compliqué, parfois à la limite de la guimauve ou du kitsch (ah.. les sons de synthétiseur des années 80), naïfs et mélancoliques, les Nits semblent réinventer à chaque instant la jubilation des premières fois musicales, le plaisir d'amener une mélodie ciselée à la perfection, mais avec tout le sérieux et la maturité que leur grand âge leur confère. En grand interprètes, les Nits ont le sens du détail, donnent à leurs chansons une architecture très travaillée, délicate et inattendue, une pop de grande classe, qui ne se prend pas au sérieux, et tout ça à seulement 3 sur scène (guitare/voix, clavier, batterie). Intacts dans l'émotion qu'ils dégagent, désuets et hors-classe, impeccables dans leur attitude digne et sobre, les Nits ont été parfaits, la standing ovation était méritée.
Changement de décor, changement d'endroit. Loin du port et du charme Malouin, la soirée s'est poursuivie à l'Omnibus, petite salle en faubourgs, qui accueillait en ouverture Baxter Dury. Si l'Anglais montre sur disque sa patte de velours, il a tendance à sortir un peu les griffes sur scène. Non que sa moue ne se transforme en agressivité, ni que le climat sobre et délétère qui domine sur disque ne se mue soudain en fresque scénique apocalyptique et furieuse, mais le set donné ce soir là n'avait rien des ambiances folk sous hypnose du premier album 'Len Parrot's Memorial Lift'. Il faut dire d'entrée de jeu que le monsieur semblait plutôt en forme, voire complétement sous emprise (de quoi... ?). Apostrophant le public un verre à la main, sourire moqueur au lèvres, l'air détaché, trop détaché pour ne pas agacer, il n'avait rien du timide jeune homme sensible et introverti de ses disques...
S'il insupporte entre les morceaux, le jeune Dury se montre néanmoins irrésistible lorsqu'il prend le micro pour chanter. Car ses chansons sont de pures merveilles : déballés dans leur plus simple appareil, épurées à l'image des arrangements du dernier album, 'Floor show', sans appareillage superflu, elles n'en n'ont pris que plus de poil de la bête. Mélancolique et mélodique à souhait, Baxter Dury fait figure de héros romantique, sombre et digne en toutes circonstances, ne se contentant pas de recycler les clichés du rock, il cultive son goût pour les ambiances quelque peu plombées, en témoignent les morceaux joués ce soir-là : l'hypnotique, « Francesca Party », « Lisa Said », et son spleen celeste, « Cocaine man » et son phrasé-parlé envoûtant... Sussurant plus qu'il ne chante, la voix doublée dans les aigus, accompagné par une guitare remarquable pour ses riffs taillés sur mesure, d'une section rythmique sobre et efficace, Baxter Dury a jeté un souffle romanesque et flamboyant sur le public, le temps d'un set beaucoup trop court.
D'autant que la suite fut beaucoup moins réjouissante. Précédés d'une rumeur énorme, les Battles sont arrivés en terrain conquis. Mais contrairement à beaucoup d'autres formations qui le méritent, ces New-Yorkais nous apprennent une chose, c'est que venir de la Grosse Pomme ne justifie pas forcément la formation d'un buzz énorme. Venons-en au fait. Les Battles, 20 ans de moyenne d'âge, débarquent sur scène avec toute leur armada d'amplis, de sampleurs, effets en tous genres, claviers... Le déploiement de forces : à l'opposé du minimalisme strict selon Baxter Dury, ou les Nits. Le plus rigolo dans l'histoire, c'est le batteur, en chemise blanche, sa cymbale, perchée à 1m70 du sol, -on n'a toujours pas compris pourquoi, mais cela donnait de beaux effets acrobatiques à chaque nouvelle frappe (va-t-il la louper ou pas..? ). Pour le reste, c'est basé sur le principe du free-jazz : de l'instrumental déglingué, qui avance sur une jambe de bois, extrême dans sa construction ( les spectateurs musiciens ont sûrement apprécié les mesures 5/9 ou 3/24..), également extrême, (bruitiste aussi) dans ses arrangements (bruits de synthétiseur; oscillations analogiques, rythmiques funky surchauffées). Si le concert a connu quelques bons moments, notamment lorsque les morceaux se recentraient autour d'un riff, donnant ainsi la sensation (peu ressentie sinon) que les musiciens jouaient ensemble, l'impression générale fue analogue à celle pouvant être ressentie pendant une nuit passée dans une salle de jeux videos, par exemple, ou dans le rayon electro ménager d'un grand magasin. Ça ne fait pas très hype de dire ça, il y a certainement quelque chose de très intéressant, voire d'avant-gardiste dans la musique des Battles, mais du concept sans des bonnes chansons, c'est de la poudre aux yeux.
Changement d'ambiance. Après l'arty-show de New-York, c'est la bise Californienne qui s'est invitée sur la scène de l'Omnibus. Avec leur looks de cow-boys (costards en serpent, Stetson sur la tête, santiags), les 4 Giant Sand n'ont pas voulu rendre les apparences trompeuses. « Toute la musique que j'aime... », oui elle vient de là-bas, mais Giand Sand n'est pas exactement du même tonneau que ces Américains que l'on voit faire du blues, de la country ou du folk à la télé, et dont les clichés sont repris par les plus Texans de nos chanteurs français. Chez Giant Sand, les caricatures se limitent aux vêtements. Le reste, c'est du pur-jus, non passé par le filtre de toutes les représentations que l'on se fait de cette culture. Howe Gelb, leader originel du groupe, aime le piano mécanique de saloon, la steel-guitar, mais ce ne sont pas qu'ornements de décor dans le climat qu'il installe sur scène. Depuis 30 ans, il explore les voies tracées par les musiques du sud des États-Unis, dans ce qu'elles ont de plus noble, et l'on retrouve chez lui le même son, la même profondeur que chez Will Oldham, ou Cat Power. Il y a le côté lancinant et serpentant des balades, le vertige d'une musique solitaire qui aime les grands espaces, et même si Gelb n'a pas le même recul vis à vis de son style que les nouvelles recrues de la scène folk, et peut parfois agacer à traîner ses solos de guitare sur la longueur, il ne manque pas de panache, ni d'affirmation de soi, ce qui fait parfois du bien, en cette période de grands recyclage massif de 50 ans de rock.
Tiens, et puisqu'on parle de recyclage, il y en a qui ne s'en privent pas. Si quelqu'un avait parié à l'époque, sur le sort reservé aujourd'hui aux premiers synthétiseurs numériques d'il y a 25 ans, ç'aurait certainement été pour les imaginer en guéridon art-déco, ou en accessoire de baloche dans le fin fond du Limousin. Mais non, Vive la Fête est l'emblème actuel de ce revival de la vague robotique qui secoua le monde au début des années 80. Déjà couronnés vainqueurs du Saint-Père-dance-floor-award pour l'édition été, 2005 ils sont venus remettre le couvert pour clore la deuxième soirée de l'édition hiver, et le moins que l'on puisse dire, c'est que le tandem Els Pyroo / Danny Mommens était attendu. Objet d'une véritable hystérie, ces nouvelles icones d'une forme d'hédonisme glamour et rock'n roll ont été parfaits dans leur numéro décadent et sautillant. Cuir noir et maquillage pour les garçons du groupe, tutu et pieds nus pour l'ancien mannequin, chanteuse maniant la coquetterie aussi bien que l'hystérie : si l'aspect n'a guère changé, le ton nom plus : new wave rock'n roll et furieuse, légèreté teintée de libido et de crises de nerfs... La vague n'a pas perdu en intensité. Reste qu'on s'attendait à être retournés par les morceaux du dernier album ' Grand Prix', sorti en 2005, et que finalement, ce sont les bons vieux Nuit Blanche, Noirs Désirs, Maquillage et autres Jaloux qui ont fait tourner les têtes. Sans surprises, mais hyper-efficace... Fin de concert expédié pour cause de retard sur l'horaire, contrainte inhérente à la formule « festival ». On n'enchaînera pas avec la soirée "Toxic" à l'Escalier... encore trop de paillettes dans les yeux, peut-être, à moins que ne soient des décibels dans les oreilles!
greg